Entretien avec Pauline Lecuit
Pauline Lecuit : Pourquoi avoir choisi un espace elliptique pour présenter votre œuvre à LFDA02 ?
Olivier Bardin : Pour moi, l’exposition est le lieu d’un rendez-vous avec le spectateur. La place du spectateur en art est une question historique et essentielle. Dès mes premières discussions avec Jean-Louis Froment pour ce projet, il m’a semblé évident qu’ayant la possibilité de construire un espace, le spectateur devait être enveloppé par l’architecture. Cette salle ovale est aussi comparable aux plateaux de prise de vue (cyclo) ou de télévision dont les parois n’ont pas d’angles afin de donner une impression de profondeur ; ce sont des espaces que j’ai souvent expérimentés, des espaces sans limites où le sujet semble demeurer seul. Ainsi l’œuvre ne réside pas dans un ensemble de photographies accrochées dans une architecture appropriée, mais procède d’une architecture sous l’influence de laquelle le spectateur se situe et dont la photographie est l’un des éléments. J’ai tenu à ce que la salle soit isolée de la nef très présente du Grand Palais. Il fallait un plafond qui laisse passer la lumière mais pas le regard, cette lumière filtrée en constant mouvement est d’ailleurs très belle. Cette salle est un lieu où l’on doit se concentrer. Je regrette les issues trop larges, obligatoires pour des raisons de sécurité, une seule plus étroite aurait été suffisante.
Exhibition n’est pas une exposition de photographies, l’agencement homogène des quelque 400 images dans cet espace le renforce et renforce la présence du spectateur en le désignant par ceux qui semblent le regarder dans les photographies. J’ai pu observer que tous les spectateurs, sans exception, se placent au centre. Il n’y a pas de sens de lecture indiqué, de gauche à droite par exemple. C’est au spectateur d’inventer sa propre lecture parmi ces séquences dispersées d’une trentaine d’expressions de treize visages. Ces séquences auraient pu être disposées de façon linéaire comme au cinéma, une image après l’autre, mais ce que permet l’exposition, c’est justement d’offrir au spectateur de réaliser son propre montage, de faire l’expérience de sa place dans un espace.
PL : Pourquoi avoir choisi de nommer votre œuvre Exhibition ? N'est-ce pas ostentatoire ?
OB : Le terme Exhibition est volontairement ostentatoire, le mot ostentatoire que vous choisissez n’a t-il pas, d’ailleurs, à voir avec le fait de s’exposer qui est l’objet même de ma pièce ? Le titre de ma dernière pièce réalisée cet hiver à la Tate Liverpool s’intitulait dèjà Exhibition Continues. J’avais réalisé un dispositif constitué de fauteuils club disposés dans une salle vide et tournés vers l’entrée de la salle. Ces fauteuils accueillaient le spectateur, vous pouviez vous y asseoir et assister à l’entrée en scène de nouveaux spectateurs qui eux-mêmes, vous considéraient comme objet de l’exposition. L’exposition était donc changeante et continue ; Exhibition Continues est également une expression inscrite sur les portes du musée et destinée à indiquer au visiteur le sens de la visite. Le titre Exhibition pour la pièce du Grand Palais m’est donc apparu naturel. Evidemment, le titre Exhibition joue sur le double sens du mot : exhibition en Français et exposition en Anglais. Il veut dire qu’ici chacun s’expose, ceux qui sont photographiés et dont les expressions se déploient sur les murs, mais aussi le spectateur lui-même. Le terme Exhibition désigne aussi le fait de s’exposer sans masque, mais j’en reparlerai.
PL : Comment choisissez-vous les sujets que vous photographiez ?
OB : J’aurais tendance à dire que je ne choisis jamais ceux que je « photographie ». La photographie n’est que le prolongement de ce que je regarde, en l’occurrence prolongement de mon bras. Je prends d’ailleurs des photographies de façon mécanique en laissant mon doigt appuyé sur le déclencheur. Ce qui m’importe le plus, c’est la relation que j’entretiens avec une personne et dont je dis qu’elle s’expose, de même que moi je m’expose à elle. Ici, ceux qui s’exposent d’abord sont des étudiants de l’école des Beaux-Arts de Bordeaux que je rencontre ponctuellement, de jeunes producteurs d’images que j’ai rassemblés comme on rassemble une bande. Il n’est, cependant, pas nécessaire de connaître cette information pour saisir la pièce. D’ailleurs, outre le fait que le spectateur se place ici au centre de l’espace, il prend des photos de la pièce, parfois il mêle son visage aux visages photographiés et se fait prendre ainsi en photo, se fondant ainsi à cette famille ; il y a plusieurs exemples d’images de ce type sur Internet prises par des visiteurs. C’est peut-être aussi le seul moyen de se défendre de ces regards : tourner à son tour l’appareil contre ceux qui vous visent.
PL : Que souhaitez-vous mettre en évidence en interrogeant ainsi chacun sur le regard qu'il porte sur autrui ou qui est porté sur lui ?
OB : Nous avons tous une manière de nous construire une image, notre façon de nous habiller, de parler, de regarder, nos émotions, tout cela est sous contrôle. Je réalise des dispositifs afin que ces éléments puissent être interrogés. Lorsque vous arrivez dans un contexte inhabituel, vous êtes obligé d’adapter votre rôle à la situation, de changer de personnage, vous faites tomber un masque pour en construire un autre. Or, dans le temps du passage d’un masque à l’autre vous apparaissez tel que vous êtes réellement.
PL : Où se situe alors le regard de l'artiste - l'œil du photographe ?
OB : Ce qui est regardé est toujours sous l’influence du regard de l’autre. Je ne suis pas photographe, je regarde simplement et je suis regardé. Je tiens à cet équilibre. J’invente des situations, provoque des rendez-vous où l’on s’expose, où l’on regarde librement, où l’on apprend à voir, c’est-à-dire où l’on peut enfin voir directement, sans arrière-pensée, sans référence.
PL : Comment qualifieriez-vous votre démarche ? Acceptation ou dénonciation des modes de fonctionnement de la société contemporaine ?
OB : Je ne dénonce rien, je fais confiance au spectateur. J’invite des personnes à faire partie si elles le souhaitent d’une communauté silencieuse fondée sur l’exercice du regard. Ces derniers temps, j’ai réalisé des expositions sous la forme de performances où le spectateur pouvait voir d’autres spectateurs dans des musées vides (What’s on view looks like you, Centre international d’art et du paysage de Vassivière, 2007-2008, Die Ausstellung? Sie sind die Ausstellung, Kunstverein Nuremberg, 2008, You belong to me I belong to you, Centre d’édition contemporaine, Genève, 2008,). Je l’y aidais en l’invitant verbalement à s’exposer lui-même.
PL : A notre époque, l'image prend une place prépondérante, à travers les médias, la télé, etc. A votre avis: suffisance ou insuffisance ?
OB : Parmi toutes les images, l’image de soi est celle à laquelle on attache peut-être le plus d’importance et de soin, elle est sous l’influence de toutes les autres, c’est-à-dire celles transportées par les médias, l’art, le cinéma etc. et, en cela, les rassemble de façon inconsciente. Notre image s’inscrit ainsi dans une vaste famille d’images. Il faut donc inventer des manières de s’y retrouver, des modes de classements et de lecture. Ce qui m’importe, c’est la place de cette image, le lieu de son apparition, or le lieu est ce qui me permet de reconnaître une image ou d’en découvrir une nouvelle. L’ordre des photographies dans cette salle permet, comme le soulignait James Coleman en découvrant Exhibition, de saisir différents niveaux : un premier niveau appartient au présent, celui des regards à la hauteur des yeux et qui semblent vous désigner, ceux que les spectateurs d’ailleurs prennent le plus souvent en photo. Un second niveau concerne les photographies accrochées plus haut. Elles appartiennent déjà à une histoire et constituent une archive. Ces différentes strates qui nous constituent en tant qu’image, là où la question de l’image rejoint celle de l’identité, sont ici mises en scène.
Paris, mai 2009





